Les Fondamentaux de la Cohérence Cardiaque — #1
Un cœur normal n’est pas un métronome.
Il accélère, ralentit, hésite presque. Son rythme change avec l’effort, les émotions, le sommeil et, surtout, avec la respiration.
Aujourd’hui, nous appelons ces variations variabilité de la fréquence cardiaque (VFC), ou Heart Rate Variability (HRV) en anglais.
Nous savons les enregistrer à la milliseconde près, les afficher sur un écran, les analyser et même, dans certaines conditions, les amplifier volontairement par la respiration.
Mais il a fallu plusieurs millénaires pour en arriver là.
L’histoire de la cohérence cardiaque commence donc bien avant qu’elle ne porte ce nom.
D’abord, sentir et compter le pouls
Dans la Chine ancienne, le Huangdi Neijing, le Canon Interne de l’Empereur Jaune, accorde déjà une place considérable à l’observation du pouls et le met notamment en relation avec la respiration.
On lit parfois que ce texte aurait « découvert la VFC il y a 4 000 ans ». C’est aller beaucoup trop loin : sa rédaction est bien plus tardive et, évidemment, personne ne mesurait encore les intervalles entre deux battements.
Mais une intuition était là : le pouls ne se résume pas à un nombre. Sa dynamique contient de l’information.
Quelques siècles avant notre ère, à Alexandrie, Hérophile franchit une autre étape étonnante. Il compare le pouls aux rythmes de la musique et utilise une clepsydre, une horloge à eau, pour le mesurer.
Le temps entre dans l’observation du cœur.
Puis Galien, au IIe siècle, consacre une part considérable de son œuvre au pouls. Il en décrit les formes, les rythmes et les irrégularités et en fait un véritable outil clinique. Son enseignement dominera la médecine pendant des siècles.
Pendant très longtemps, pourtant, le meilleur instrument pour explorer le cœur restera la main du médecin.
Puis écouter, mesurer et tracer
À partir du XVIIIe siècle, tout s’accélère.
En 1733, le révérend et physiologiste anglais Stephen Hales réalise des expériences qui nous paraîtraient aujourd’hui extraordinaires. Avec des tubes de verre reliés directement aux vaisseaux d’animaux, il mesure la pression du sang et observe ses fluctuations.
Le système cardiovasculaire commence à révéler ses oscillations.
En 1816, René Laennec invente le stéthoscope. Un simple rouleau de papier au départ, qui deviendra le symbole même du médecin. Après avoir touché le pouls, on peut désormais mieux écouter le cœur.
Puis vient Carl Ludwig. En 1847, grâce au kymographe, il peut inscrire les phénomènes physiologiques sur une courbe. Il observe notamment que le rythme cardiaque varie avec la respiration : il accélère pendant l’inspiration et ralentit pendant l’expiration.
Ce phénomène recevra plus tard le nom d’arythmie sinusale respiratoire. Il deviendra l’une des pièces essentielles de notre histoire.
Au XIXe siècle, Traube, Hering et Mayer poursuivent l’exploration des oscillations de la pression artérielle et des mécanismes qui relient cœur, respiration, vaisseaux et système nerveux.
Peu à peu, un dialogue physiologique commence à apparaître :
respiration – cœur – pression artérielle.
On ne sait pas encore tout à fait comment ils se parlent. Mais on sait désormais qu’ils se parlent.
De l’irrégularité à la variabilité
Le XXe siècle apporte les outils qui vont changer notre regard.
Avec Einthoven, l’électrocardiogramme permet d’enregistrer précisément l’activité électrique du cœur. Avec Holter, plusieurs décennies plus tard, cet enregistrement peut accompagner une personne pendant des heures.
Nous ne sommes plus obligés de nous contenter d’une fréquence moyenne : nous pouvons observer chaque battement et le temps qui le sépare du suivant.
En 1965, Hon et Lee font une observation capitale en surveillance fœtale : une modification des intervalles entre les battements peut précéder une modification évidente de la fréquence cardiaque moyenne.
Autrement dit : la moyenne ne disait encore rien, la variabilité avait déjà changé.
À partir des années 1970 et 1980, l’informatique permet d’aller beaucoup plus loin. Les travaux de Wolf, Akselrod, Kleiger et de nombreux autres chercheurs montrent que la VFC peut être mesurée, décomposée en fréquences et associée à des mécanismes physiologiques et à certaines informations pronostiques.
En 1996, une Task Force européenne et nord-américaine publie les standards qui structureront durablement son étude.
L’irrégularité du cœur est devenue une variable physiologique mesurable.
De la variabilité à la cohérence
Une nouvelle question apparaît alors.
Si le rythme cardiaque peut osciller spontanément, peut-on agir volontairement sur ces oscillations ?
Les travaux menés par Evgeny et Bronya Vaschillo avec Paul Lehrer montrent qu’en ralentissant la respiration autour d’une fréquence particulière, souvent voisine de 0,1 Hz, soit environ six respirations par minute, les oscillations cardiaques peuvent devenir particulièrement amples et régulières.
La respiration entre alors en interaction avec les mécanismes du baroréflexe et peut produire un phénomène de résonance cardiovasculaire.
À la même époque, les chercheurs associés à HeartMath travaillent sur des états d’organisation particulière de la variabilité cardiaque. En 1996, William Tiller, Rollin McCraty et Mike Atkinson publient un article dont le titre contient explicitement l’expression « Cardiac Coherence ».
Le phénomène a désormais un nom.
Quelques années plus tard, au début des années 2000, David Servan-Schreiber contribuera largement à faire connaître la cohérence cardiaque en France.
À partir de cette période, l’histoire devient pour moi différente : je ne l’ai plus seulement étudiée dans les publications scientifiques, je l’ai vécue.
Mais ce sera pour un prochain Fondamental.
Car cette brève histoire contient déjà des dizaines d’histoires : l’arythmie sinusale respiratoire, le baroréflexe, les ondes de Mayer, la VFC, la fréquence de résonance, les logiciels, les guides respiratoires, la durée des séances… Nous reviendrons progressivement sur chacune d’elles, sur les chercheurs qui les ont explorées et, parfois sur les étonnantes expériences qui ont permis de les comprendre.
Pendant des siècles, nous avons posé les doigts sur une artère.
Puis nous avons écouté le cœur, mesuré sa pression, dessiné ses oscillations, enregistré son activité électrique et calculé les intervalles séparant chacun de ses battements.
Nous avons ainsi découvert que ses irrégularités n’étaient pas seulement du bruit.
Elles avaient quelque chose à nous dire.
C’est en étudiant l’irrégularité du cœur que nous avons fini par découvrir sa possible cohérence.